QUELQUES FAUSSES IDÉES EN ÉLEVAGE

 Intervention de Pascal RUMMELIN
Juge Cunicole – Président de l’A.N.A.C
Décembre 2002

Toute personne s'intéressant de près à l'élevage a sans doute pu entendre soutenir à plusieurs reprises des opinions personnelles relatives à celui-ci et concernant d'ailleurs plus particulièrement la sélection. Le milieu des animaux de basse-cour n'échappe pas à ce phénomène et, ce, d'autant moins que l'élevage à caractère dit sportif que nous pratiquons présente un aspect plus ou moins passionnel induit par le degré affectif que revêt alors la relation l’éleveur et l'animal. L'amateur s'identifie fortement à la race ou aux races qu'il affectionne et qu'il entretient, témoin le comportement de certains exposants au terme du jugement d'une exposition et les excès verbaux qui en résultent fréquemment.

Beaucoup de positions sur l'élevage et la sélection ont libre cours dans le microcosme du petit élevage, leur ténacité et leur longévité n'ayant d'égal que le peu de fondement scientifique qui les étaye. Certaines de ces opinions trouvent leurs racines dans les observations à caractère empirique qui ont été faites jadis par d'anciens éleveurs. Parfois, ces conclusions sont d'ailleurs exactes, même si elles ont été faites au mépris de toute méthodologie. Dans ce cas, les observations ont toujours été répétitives, faites en nombre et l'observateur était honnête; il n'essayait surtout pas de faire correspondre les conclusions de ses remarques avec l'idée qu'il pouvait se faire auparavant sur le problème qu'il se proposait de résoudre. C'est pourquoi il convient donc de prendre avec considération certaines opinions et méthodes d'élevage, car elles renferment souvent une part de vérité.

A l'inverse, des préjugés coriaces, érigés en non-sens vis à vis des connaissances actuelles, continuent à répandre leur obscurantisme parmi les éleveurs les plus crédules. Elles puisent leurs origines dans des observations insuffisantes, voire erronées, faites par des gens de parti-pris ou de bonne foi, mais totalement incompétents, elles sont ensuite reprises et transmises de génération en génération par des éleveurs manquant totalement de sens critique, quand ce n'est pas par les auteurs eux mêmes qui, maintes fois, se sont contentés de reprendre ce qu'avaient écrit leurs prédécesseurs sans se donner la peine de vérifier; tout le monde peut constater cet état de chose dans la littérature avicole. La prétention de ce modeste article est tout simplement de démystifier ces idées reçues.

Mais pour permettre de faire estimer aux lecteurs où en est encore, en ce début du troisième millénaire, la méconnaissance technique de certaines personnes, je citerai les exemples suivants qui me reviennent à la mémoire. Un éleveur de lapins argentés, propriétaire de femelles beaucoup trop foncées, ne s'en alarmant pas plus que cela, se mit en quête d'un mâle bien farineux, ce qui, d'après lui, devait lui permettre d'obtenir la tonalité vieil argent demandée, comme si les arcanes génétiques commandant le phénomène de l'argenture fonctionnaient comme une simple moyenne arithmétique... Une autre personne, entretenant et exposant des sujets d'une race naine de volaille, était ennuyée par des excroissances latérales poussant sur les crêtes. Dans pareil cas, le bon sens, sans parler de connaissances particulières, consiste à rechercher comme reproducteurs des animaux qui en sont dépourvus et à sélectionner dans la progéniture ceux qui leur ressemblent sur ce point. Au lieu de cela, cette brave dame se contentait de sectionner ces protubérances inesthétiques sur les sujets qu'elle réservait pour la reproduction et quand je m'étonnai de cette façon de procéder, en voulant lui expliquer que ce n'était pas de cette manière qu'elle transmettrait à sa souche une crête convenable, je me vis opposer un surprenant « Allez savoir ?... ».

Le dogmatisme de Mitchourine et Lyssenko fait encore des ravages dans nos rangs ! Sans parler du nombre de gens, qui se positionnent généralement, il faut le reconnaître, en dehors de l'aviculture officielle, et qui posent encore la question, dans les rubriques spécialisées des magazines de « la vie en vert » de savoir si la présence d'un coq est nécessaire pour que pondent les poules !

J'en arrive à quatre idées toutes faites qui circulent encore avec libre cours dans nos clapiers, poulaillers et pigeonniers du XXI° siècle et qu'il est bon de dénoncer régulièrement si l'on veut les éradiquer.

 UN DÉFAUT SE CORRIGE PAR LE DÉFAUT CONTRAIRE

C'est le cas de notre éleveur d'Argenté de Champagne auquel j'ai fait allusion tout à l'heure. Mais, avant d'aller plus loin, disons tout de suite que pour faire disparaître rapidement un défaut, le mieux est de retirer de la reproduction les animaux qui le présentent et également ceux qui sont susceptibles d'en être porteurs : ascendants, collatéraux directs...

Cependant, si pour une raison quelconque, on se trouve dans l'obligation d'utiliser ces animaux comme reproducteurs, il faut savoir que le croisement de deux sujets présentant des défauts contraires ne va pas agir comme une correction mutuelle de ces deux défauts, mais va tout simplement aboutir à une souche porteuse de ces deux défauts qui ne manqueront pas de ressurgir à un moment donné, selon l'expression de leur dominance ou de leur récessivité. En génétique, 1-1 ne font pas 0 ! 

Si, par exemple, dans une race qui doit présenter une ligne de dos très rectiligne, on est obligé de faire reproduire une femelle au dos légèrement ensellé, il ne faut surtout pas rechercher un mâle présentant un dos de carpe, auquel cas on va retrouver les deux défauts dans la descendance. Il va falloir corriger ce dos ensellé en accouplant cette la femelle qui en est porteuse avec un mâle présentant une ligne de dos parfaite et, ensuite, travailler la sélection de la descendance dans cette optique. De même, des pattes en O ne se traitent pas par un accouplement avec des pattes en X, mais par des aplombs bien droits...

Un défaut héréditaire se corrige par la qualité correspondante et non pas par le défaut contraire.

LA CONSANGUINITÉ EST MAUVAISE ET DANGEREUSE

Oui, si elle est utilisée n'importe comment par des gens qui ne se sont pas instruits un minimum à son sujet. Non, dans le cas contraire.

La consanguinité est un excellent outil de sélection ; il faut bien s'imprégner du fait qu'elle a permis la création d'un nombre infini de races dans toutes les espèces et, qu'à l'heure actuelle, le maintien des races à petit effectif n'a souvent été possible que grâce à son utilisation à bon escient et par un équilibre avec des croisements dits de retrempe. C'est elle également qui permet la création de souches, notamment par l'obtention de reproducteurs reconnus « raceurs ». Ces derniers permettent l'amélioration des races en transmettant leurs qualités à leur descendance de façon moins aléatoire que des reproducteurs qui sont le fruit du hasard. Autrefois (18°-début du 20° siècle), les obtenteurs des grandes races de produit, et je pense à André Lavoinne pour la vache Normande, à Malingié pour la race ovine de la Charmoise, aux frères Colling pour la race bovine anglaise Durham, pratiquaient ce qu'il était alors convenu d'appeler « l'élevage en famille » : pratiquant une consanguinité raisonnée dans leurs propres troupeaux, ils ne s'adressaient, lorsque le besoin d'apporter du « sang neuf » se faisait impérativement pressant, qu'à des élevages qui leur avaient déjà acheté des reproducteurs ; ainsi, ils acquéraient une part de génétique nouvelle, mais en faisant appel à des types très proches du leur. Le renouvellement se faisait alors dans une confortable sécurité.

Un autre exemple remarquable est le célèbre troupeau de Mérinos de Rambouillet entretenu à la Bergerie Nationale. Sur les indications de Tessier, Louis XVI, désirant ne plus dépendre de l'Espagne pour l'importation de laines fines, a importé un lot de 41 béliers et 318 brebis Mérinos Espagnols qui arriva à Rambouillet le 12 octobre 1786. Grâce à Gilbert, un second contingent de 6 béliers et 40 brebis vint enrichir le premier cheptel, le 11 juillet 1801. Et depuis, plus rien ! La population de Mérinos de Rambouillet de la Bergerie Nationale tourne en intraculture depuis plus de 200 ans ; et l'on sait à quel stade de performances zootechniques elle est parvenue...

L'utilisation de la consanguinité est un formidable agent dynamisant pour la création et le maintien d'un type. Elle en accélère l'établissement par la fixation rapide des qualités. Le problème est qu'elle ne différencie pas les qualités et les défauts, si bien que ces derniers se développent à la même vitesse. C'est pourquoi il est absolument nécessaire de démarrer une souche avec des reproducteurs le plus irréprochables possible et de sélectionner à chaque génération.

Les centres de sélection ont des moyens et des tailles de troupeau qui sont hors de portée des amateurs et qui leur permettent d'appliquer des techniques sophistiquées. Nous ne les évoquerons donc pas dans le cadre de ce modeste article.

En règle générale, le petit sélectionneur pratiquera une consanguinité en ligne directe, c'est à dire entre ascendants et descendants directs père/fille, mère/fils, grand-père/petite-fille, etc... Elle est préférable à la consanguinité sur les collatéraux ; si l'on est toutefois obligé d'y recourir, il faut alors accoupler des collatéraux indirects : par exemple, oncle/nièce, grand-tante/petit­neveu, mais jamais frères/sœurs ou cousins. En n'oubliant pas que des sujets issus de deux portées ou nichées différentes, mais ayant les mêmes géniteurs, sont autant frères ou soeurs que des sujets de même portée...

La consanguinité développe l'état d'homozygotie qui favorise l'apparition d'animaux plus homogènes dans leur phénotype. Mais cela conduit à la mise en évidence de gènes récessifs défavorables qui ne pouvaient s'exprimer auparavant. Si un état dépressif apparaît (baisse de vigueur, des performances de reproduction), il convient alors de pratiquer une interruption dans les unions consanguines par un apport extérieur en portant son choix sur un type proche.

HYPOTHÈSE DE L'IMPRÉGNATION TELÈGONIQUE

Ayant fort heureusement perdu de son audience, cette théorie prétend qu'une femelle de race ayant été fécondée par un mâle d'une autre race ne pourra plus jamais engendrer des petits de sa race.

Aucun fondement sérieux ne soutient pareille allégation !

Les spermatozoïdes qui ont servi à la fécondation ont pénétré les ovules (ou les oeufs) qui vont donner naissance aux nouveaux sujets, les autres finissant par mourir et disparaître. Il n'y a pas possibilité de souillure ou d'altération quelconque des voies reproductrices ou du stock d'ovocytes restant. Cette union, fortuite ou désirée, ne peut donc avoir aucune influence sur la progéniture ultérieure de la femelle.

Certains, mais plus rares, prétendent même que le mâle qui a servi au croisement devient lui aussi impur, ce qui est encore plus absurde, si cela est toutefois possible...

Ce sont des retours ataviques qui sont à l'origine des observations erronées de gens de bonne foi, mais encore une foi d’incompétents et qui se laissent abuser par des croisements antérieurs, parfois distants de plusieurs générations, dont ils n'ont pas connaissance, alors même qu'ils se croient en possession d'animaux dits de « race pure ». Un cas bien connu est la venue au monde d'angoras dans une portée de lapins Géant Blanc du Bouscat, l'Angora ayant servi en 1910 à la création de cette race.

Le croisement n'influence en rien sur la qualité des géniteurs qui sont utilisés et ceux-ci engendreront à nouveau une descendance de la race à laquelle ils appartiennent s'ils sont accouplés ultérieurement à des partenaires de cette même race.

 LE MÂLE SEUL A DE L'IMPORTANCE

Ceci est absolument contraire à la réalité qui est que les deux parents apportent chacun la moitié du patrimoine génétique par le biais de leurs gamètes respectifs. En moyenne, la femelle a donc autant d'importance que le mâle. Il est d'ailleurs amusant de constater que de plus rares éleveurs pensent que c'est la mère qui est primordiale.

Ce qui est vrai, c'est que certains parents marquent plus leurs produits; ce sont des raceurs, comme on l'a vu plus haut. Ils sont d'ailleurs généralement issus d'une lignée relativement consanguine et expriment beaucoup de qualités. C'est sans doute ce phénomène qui doit tromper des observateurs encore de bonne foi. 

Cependant, le mâle peut effectivement avoir une importance accrue, mais ce n'est pas grâce à sa structure génétique particulière, mais simplement par l'utilisation qui en est faite. C'est généralement le cas pour les espèces polygames. Dans ce cas l'éleveur élève un coq avec plusieurs poules ou un lapin va servir plusieurs femelles. La descendance de ces mâles est donc beaucoup plus importante que celles des mâles vivant en couples, comme les pigeons, mais également que toutes les femelles. Dans ce cas, le renouvellement doit être effectué par l'introduction de nouvelles femelles. Ainsi, si les sujets nouvellement acquis ne conviennent pas, leur influence sera moins importante que s'il s'agissait d'un mâle et il sera plus aisé de corriger le tir.

Génétiquement, mâles et femelles ont une importance identique : il y a donc bien lieu d'accorder la même attention à la sélection des deux sexes.

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